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Emotions : que nous disent les sciences sociales ? (1/4)

Si la psychologie et les neurosciences nous apprennent beaucoup sur les émotions, les éclairages de la sociologie et de l'histoire sont aussi d'une grande richesse pour comprendre l'influence des déterminants culturels, historiques et sociaux sur la manière dont on donne du sens aux émotions et dont on les exprime. Ce cheminement, nous l'avons mené avec notre partenaire Hélène LECOMPTE, sociologue et coach professionnelle (Citymagine Conseil), qui a exploré ce champ d'étude pour nous. En partage, quelques éléments. Toute la communauté Emotilt te dit merci !

 

 

Pour ce premier article, arrêtons-nous sur l'influence de l'époque sur la place laissée aux émotions et sur notre manière de les réguler. En analysant le processus de civilisation, Elias (1939, 1973) revient sur l'évolution du rapport aux émotions au fil de l’histoire (Montandon, 1992:111). Alors que la « courtoisie, code émotionnel relativement simple » du Moyen Âge, exerçait un faible « contrôle sur les comportements », on voit émerger la civilité à la Renaissance. « La régulation de l'affectivité est plus importante, avec une sensibilité plus prononcée envers autrui, et un code de savoir-vivre plus subtil. […] La régulation des émotions prend consistance et se généralise [vers le 18e], et pendant que les structures étatiques se rigidifient, les tendances vers l'autocontrôle des individus deviennent encore plus fortes, la gestion des émotions obéissant moins à des conventions sociales extérieures qu'à une autocontrainte intériorisée. » (Ibid).

La montée du sentiment qui se développe progressivement à partir du 18e et qui se diffuse au 19e, se voit notamment dans l’évolution de la structure familiale et de la place de l’enfant. Les représentations sociales des émotions, c’est-à-dire la manière dont on leur donne du sens, ont et continueront à évoluer.

 

Si ce qui était admis hier ne l’est plus demain, quelle sera la place des émotions dans les décennies à venir ? Comment pourrons-nous nous les approprier et en fonction de quoi ? En quoi cela transformera notre manière de les accepter, de les exprimer et de les réguler, au sein de la famille comme au travail ?

Emotions : que nous disent les sciences sociales ? (2/4)

Si la psychologie et les neurosciences nous apprennent beaucoup sur les émotions, les éclairages de la sociologie et de l'histoire sont aussi d'une grande richesse pour comprendre l'influence des déterminants culturels, historiques et sociaux sur la manière dont on donne du sens aux émotions et dont on les exprime. Ce cheminement, nous l'avons mené avec notre partenaire Hélène LECOMPTE, sociologue et coach professionnelle (Citymagine Conseil), qui a exploré ce champ d'étude pour nous.

Toute la communauté Emotilt te dit merci pour cette deuxième contribution !

 

 

Comme nous l’avons évoqué, le rapport aux émotions a évolué au fil de l’histoire. Mais il dépend aussi du pays (ou de l’ethnie) et enfin des groupes sociaux dans lesquels on s'inscrit. Cette culture construit un rapport aux émotions et détermine ce qu'il est bon, ou non, d'exprimer, la manière dont on peut l’exprimer et ce que les autres peuvent en déduire.

 

Zoomons sur la dimension culturelle des émotions.

Saviez-vous que les habitants de l’île d’Ifaluk (en Micronésie, Pacifique occidental) doivent avoir peur (de faire une faute et de ne pas correspondre aux attentes du groupe), pour être qualifiés et considérés comme des personnes morales ? La peur n’est en aucun cas associée à une faiblesse comme chez nous, mais à la moralité et à la capacité à être le membre d’un groupe. Citée par une sociologue lors d’une conférence à Montréal, (Illouz, 2016), cette recherche anthropologique de Lutz montre que des émotions universelles comme la peur, n’ont pourtant pas le même rôle ni la même fonction selon les cultures. On pourrait s’interroger sur d’autres émotions, comme la tristesse par exemple.

 

Que pouvez-vous dire des différents rapports à cette émotion au sein de votre entourage ? Et avez-vous déjà été surpris de la manière dont la tristesse pouvait se manifester dans d’autres cultures, ou encore des divers rôles ou fonctions qu’on pouvait lui attribuer ? Et vous, quel est votre rapport à cette émotion en fonction de votre histoire personnelle et de votre trajectoire sociale ? Avez-vous appris à l’exprimer ou à l’inhiber ? Pourquoi, comment et dans quels espaces sociaux ?

Emotions : que nous disent les sciences sociales ? (3/4)

Si la psychologie et les neurosciences nous apprennent beaucoup sur les émotions, les éclairages de la sociologie et de l'histoire sont aussi d'une grande richesse. Comprendre l'influence de notre contexte social et historique sur notre manière d'interpréter nos émotions, de les exprimer ou de les intérioriser, de les autoriser ou de les interdire… ce cheminement, nous l'avons mené avec notre partenaire, Hélène LECOMPTE, sociologue et coach professionnelle, qui a exploré spécifiquement ce champ d'étude pour nous. Aujourd’hui, c’est Caroline qui nous apporte un éclairage.

 

 

"Arrête de te plaindre, sois un peu courageux !" ; "Pas de trouillard à la maison !" ; "Arrête de pleurnicher, ça ne sert à rien" Dès notre petite enfance, notre milieu social modèle notre style émotionnel. Pour appartenir à un groupe, nous sommes forcés d’adopter des codes émotionnels imposés. Que ce soit dans notre famille, dans notre cercle d'amis ou encore dans notre sphère professionnelle, notre intégration dépend, en partie, de nos capacités à exprimer, ressentir, partager certaines émotions.

Pour illustrer ce phénomène, arrêtons-nous sur la colère, cette émotion qui permet de fixer nos limites ou encore de repousser les obstacles à l’atteinte de nos buts. Aurélie Jeantez (Les émotion au travail, 2018), nous explique que la colère n'est pas perçue de la même façon selon le niveau hiérarchique : un top manager en colère sera vu comme un homme viril qui prend ses responsabilités, alors qu'il n'est pas rare d'entendre parler de la grogne des ouvriers, qui se laisseraient déborder par leur instinct…

Les émotions sont donc plus ou moins valorisées, légitimées, en fonction de nos groupes d'appartenance, et notamment de notre statut social.

Et vous, quelles émotions sont proscrites dans votre organisation, ou par vos pairs ? Lesquelles sont valorisées ?

Emotions : que nous disent les sciences sociales ? (4/4)

Si la psychologie et les neurosciences nous apprennent beaucoup sur les émotions, les éclairages de la sociologie et de l'histoire sont aussi d'une grande richesse pour comprendre l'influence des déterminants culturels, historiques et sociaux sur la manière dont on donne du sens aux émotions et dont on les exprime. Ce cheminement, nous l'avons mené avec notre partenaire Hélène LECOMPTE, sociologue et coach professionnelle (Citymagine Conseil). En partage, quelques éléments.

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Au cours de l’enfance, nous faisons des apprentissages émotionnels en fonction d’un certain nombre de déterminants sociaux (sexe, milieu social d’origine, groupes de pairs à l’école notamment). Il s’agit d’une socialisation aux émotions (notamment par la famille), c’est-à-dire des normes, des valeurs et des codes que l’on va intégrer jusqu’à ce qu’ils nous paraissent aller de soi : ce qui se dit et ce qui ne se dit pas, la manière dont on peut exprimer ou laisser paraître ses émotions dans l’intimité ou en public (langage, action etc.), ce que l’on peut s’autoriser à ressentir ou non. Nous savons donc que dès l’enfance, nous sommes inégaux face aux émotions (accueil, manifestations, régulation). Contrairement aux enfants des classes populaires, les enfants des classes moyennes et supérieures sont par exemple encouragés à « l’expressivité » et à laisser libre court à leur sensibilité. On leur propose d’ailleurs des stratégies de régulation dès leur plus jeune âge comme la méditation, la relaxation et la sophrologie, par exemple. On ne part donc pas tous du même endroit et notre rapport aux émotions s’inscrit plus largement dans un rapport au monde socialement différencié. Le milieu social est déterminant, au même titre que le genre. Mais qu’est-ce que le genre fait aux émotions ?

 

La socialisation genrée aux émotions transmet différents codes aux garçons et aux filles. Niget et Blanchard, historiens, nous offrent un premier éclairage en s'arrêtant sur les filles rebelles et dites « incorrigibles » (2016). Ils analysent la manière dont la figure du « mauvais garçon », valorisée, participe à la construction de l’identité masculine (virilité), contrairement à la figure de la « mauvaise fille », qui est, à travers l’histoire, soit abordée sous le versant de la pathologie (hystérie, folie), soit de l’immoralité et de la menace sociale.

Les filles sont encore aujourd’hui largement invitées à être sages, à faire plaisir, à être attentionnée, à prendre soin et à penser aux autres avant de penser à elle (postures plus sacrificielles), à préférer la médiation au conflit etc., un ensemble de normes socialement construites que la plupart des femmes ont intégrées malgré elles. Les garçons sont davantage autorisés à l’oisiveté (Gianini Belotti, 1973), à se mettre en colère, à être « tapageur », à exprimer leur fierté et leur agressivité. Une femme colérique est facilement qualifiée « d’hystérique » ou de « bonhomme » alors qu’un homme colérique reste perçu comme colérique car cela correspond davantage à la construction de l’identité masculine et aux attentes sociales. Et ces stéréotypes de genre sont ancrés tellement profondément qu’en avoir conscience ne suffit pas toujours à les déconstruire. Il faut dire que « depuis la théorie antique des tempéraments, […] le masculin est du côté des émotions chaudes et sèches (colère, fureur, hardiesse, haine) [et] le féminin, du côté des émotions froides et humides (modestie, douceur, crainte, pudeur, compassion, langueur). » (Boquet, Lett, 2018:7).

 

Et si vous vous autorisiez à exprimer l'ensemble des émotions que vous ressentez, quels que soient votre sexe, votre âge et vos origines sociales, qu’est-ce qu’il se passerait ?  Comment réagirait votre entourage ? Et qu’est-ce que cela vous permettrait ?

 

Merci encore à Hélène Lecompte d'avoir co-écrit ces articles.

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Credits : photos Wix, illustrations Brughi et Isographie

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